François Mauriac (1885-1970) 👨🏻🦳, @nobelprize_org de littérature 1952, a fréquenté dans sa jeunesse le monde…
François Mauriac (1885-1970) 👨🏻🦳, @nobelprize_org de littérature 1952, a fréquenté dans sa jeunesse le monde des salons parisiens qu’avait arpenté Proust, 15 ans plus tôt. Dès la parution du livre de John Ruskin, Sésame et les lys, traduit et préfacé par Proust, Mauriac dit avoir été admiratif de ses profondeurs d’analyse sur la lecture :
🖋️ « Dès les premières lignes de cette préface, je me sentis sur la frontière d’un pays inconnu. (…) une sorte de stupeur. »
En 1913, il acquiert en librairie (dit-il) l’un des rares exemplaires de Du côté de chez Swann 📗 paru à compte d’auteur chez @editionsgrasset . Il ne croisera Proust que dans les derniers mois de la guerre :
🖋️ « Je vis pour la première fois Marcel Proust à la fin de la guerre, chez Mme Alphonse Daudet, le 3 février 1918, au cours d’une réception donnée en l’honneur de Francis Jammes.
(…) Il m’apparut plutôt petit, cambré dans un habit très ajusté, les épais cheveux noirs ombrageant des pupilles dilatées, semblait-il, par les drogues. Engoncé dans un col très haut, le plastron bombé comme par un bréchet, il arrêta sur moi un œil nocturne dont la fixité m’intimidait. »
Un soir, Proust du fond de son lit accueille Mauriac 🛌 pour une soirée d’échanges littéraires et d’amabilités. Quelques lettres sont envoyées 📬, des ouvrages offerts et signés.
Ce volume rassemble sous un titre un peu convenu les différents textes que Mauriac a écrit sur Proust, y compris « Sur la tombe de Proust » déjà cité ici (cf stories à la Une 📺). Mais dans chacun de ces textes, y compris l’éloge funèbre, Mauriac ne peut s’empêcher de basculer de l’admiration à un ton condescendant, voire méprisant. Il reproche surtout à Proust de n’avoir pas consacré sa vie et son œuvre, comme lui, à Dieu 🙌🏻 :
🖋️ « (…) le défaut de perspective morale appauvrit l’humanité créée par Proust, rétrécit son univers. La grande erreur de notre ami (…) ce que nous appellerons d’un mot : l’absence de Grâce. »
Qu’en pensez-vous : cette sentence de Mauriac vous paraît-elle justifiée, ou relève-t-elle d’un manque de discernement ? 🤷🏻♂️
Du côté de chez Proust, @edlatableronde 1947
Grimaldi explique bien que l’amour (à quelques exceptions majeures près) n’est présent dans le roman qu’au titre de simulacre. Girard ne dit pas autre chose avec sa théorie du désir mimétique. Quant à Gracq, il remarque que Proust semble attendre embusqué ses personnages pour les abattre au coin du bosquet.
Cela dit cette absence de Grâce est revendiquée. Pour Proust, elle est une marque de courage intellectuel (cf. Deleuze qui insiste sur la filiation nietzschéenne de la Recherche) dont Mauriac semble malheureusement dépourvu.
Comment supporter l’absence de la grâce, le drame de l’incommunicabilité et de l’incompréhension, les distorsions de l’imaginaire, les méprises dans les signes interprétatifs? Comment sauver quelque chose du naufrage de l’oubli, comment payer sa dette de gratitude à l’amour incommensurable de la mère et de la grand-mère ?
Il faut en passer par ces questions, il faut se placer aux prises avec cette absence de Grâce et supporter le silence qui vient avant la création romanesque pour comprendre donner tout son prix à l’illumination immanente de l’art.
La grâce avec un petit « g » de l’œuvre de Proust est plus subtile que celle à laquelle Mauriac, qui n’a rien compris, fait allusion. Et on ne peut pas le lui reprocher: tout le monde n’a pas le courage d’affronter les épreuves de la Recherche. Certains ont besoin d’une Grâce qui se donne sans condition aux faibles d’esprit, aux égarés et aux aveugles. Et il est confortable de situer ce don dans les nuages de la transcendance. Proust a le courage de situer sa grâce à lui dans le domaine des choses humaines. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas parfois un ordre de choses élevées que le narrateur reçoit et auxquelles son art rend hommage (plutôt que de se présenter en démiurge): l’amour inconditionnel de la mère, la clarté de l’illumination esthétique, la tendresse compréhensive pour les humains qui se débattent dans l’erreur et la misère avant de replonger dans le néant.